« Migration légale » : un sujet devenu toxique en Europe

Bonjour ! Nous sommes David Carretta, Christian Spillmann et Oliver Grimm, les auteurs de La Matinale Européenne. Les éditions française et espagnole sont assurées par Camille Lamotte.
L’analyse du jour est consacrée à l’immigration. Pas celle, irrégulière, qui obsède les politiques européens, mais l’immigration légale, qui a été totalement oubliée. À l’appui des projections d’Eurostat, Oliver explique les conséquences pour l’Europe : le déclin démographique et économique.
Dans les brèves, nous abordons la guerre de la Russie contre l’Ukraine. Moscou a subi la plus lourde attaque par drones depuis le début du conflit. Volodymyr Zelensky a averti du risque que la Biélorussie soit entraînée dans la guerre. L’administration Trump a annulé l’envoi de 4 000 soldats en Pologne. Les ministres du Conseil de l’Europe cherchent à limiter l’indépendance des juges de la Cour européenne des droits de l’homme sur les questions migratoires.
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“Migration légale” : un sujet devenu toxique en Europe
Par Oliver Grimm
Le commissaire n’a pas mâché ses mots. “Si nous arrêtions aujourd’hui toute migration légale vers l’Europe, nos économies seraient de 9 à 15% plus pauvres dans vingt ans”, a averti Magnus Brunner, chargé de la migration et de l’asile dans l’équipe d’Ursula von der Leyen, lors d’un événement organisé par le European Policy Centre le 26 juin dernier. Il avait ajouté qu’en cas d’immigration nulle, l’Europe finirait par décrocher économiquement face à la Chine, aux États-Unis, mais aussi face au Brésil et à l’Inde. “Ce n’est pas ce que nous voulons”, avait déclaré l’ancien ministre autrichien des finances.
Un an plus tard, le lien de causalité entre vigueur économique et immigration légale vers l’Europe est devenu encore plus évident. Il y a un mois, Eurostat a publié sa projection démographique actualisée jusqu’en 2100. Les chiffres devraient faire réagir tout responsable politique. Sur la base des tendances actuelles, l’Europe comptera 53 millions d’habitants de moins qu’aujourd’hui. Autrement dit, un huitième de la population actuelle du continent aura disparu. Aucun État membre ne parviendra à équilibrer les décès par les naissances. “Une migration nette positive, élevée et persistante est le seul facteur contribuant à la croissance démographique des pays dont la population devrait augmenter entre 2025 et 2100”, soulignent les statisticiens d’Eurostat. Et ils concluent : “Les dernières projections indiquent que les ratios de dépendance liés au vieillissement devraient continuer à augmenter, mettant en évidence des défis pour les dépenses publiques liées aux retraites, aux soins de santé et aux coûts des soins de longue durée.”
Ce déclin démographique commence également à peser lourdement sur la capacité de l’Europe à relancer une économie atone. “D’ici à 2070, l’offre de travail diminuera de 12% et le nombre moyen d’heures travaillées de 9%, malgré l’effet potentiellement compensateur des réformes du marché du travail et des retraites”, avertit Mario Draghi à la page 263 de la partie B de son rapport sur l’avenir de la compétitivité européenne. Et il ajoute un diagnostic douloureux : “L’UE échoue à attirer des migrants hautement qualifiés venant de l’étranger et à retenir les talents locaux.” L’Europe, prévient-il, “est devenue l’un des principaux exportateurs de talents et peine à attirer et retenir les talents dans les professions hautement qualifiées”.
Ces chiffres racontent une vérité inquiétante. Pourtant, dans les tours du pouvoir européen, nul ne semble désireux d’en tirer les conséquences. Les mots “migration”, “travail”, “compétences” ou “main-d’œuvre” ne figurent pas dans le dernier discours sur l’état de l’Union de la présidente von der Leyen. La dernière fois que les gouvernements nationaux ont approuvé une législation destinée à faciliter l’immigration légale remonte au 12 avril 2024. La refonte de la directive sur le permis unique est censée faciliter pour les ressortissants de pays tiers l’obtention, dans une procédure unique, du droit de séjour et du droit de travailler. Les États membres ont jusqu’au 21 mai — jeudi prochain — pour transposer cette directive. Les vingt-cinq concernés (l’Irlande et le Danemark n’étant pas concernés) le feront-ils tous ?
Et le Parlement européen ? Depuis le basculement des électeurs vers la droite lors des élections d’il y a deux ans, la migration légale est devenue un sujet toxique. Aucun eurodéputé raisonnable n’oserait y consacrer du capital politique. Et comme la présidente von der Leyen a de plus en plus souvent besoin du soutien d’une majorité parlementaire rendue possible par les groupes d’extrême droite, elle ne promeut pas non plus des politiques facilitant l’immigration légale.
Bien entendu, ce n’est pas ainsi que les choses sont perçues au Berlaymont, siège de la Commission. Beaucoup d’initiatives ont récemment été lancées, a fait savoir à La Matinale Européenne le cabinet de Magnus Brunner. Elles ne sont simplement pas relayées. Comme la carte bleue européenne révisée, par exemple : un dispositif dont la Commission se dit extrêmement fière.
Pourtant, lorsqu’on l’examine de plus près, cette énième version européenne de la Green Card américaine apparaît plutôt décevante. En 2024, environ 78 100 travailleurs hautement qualifiés non européens ont obtenu ce permis de travail et de séjour. Mais 72% de ces cartes ont été délivrées par l’Allemagne. Le deuxième plus important pays émetteur de cartes bleues a été la Pologne, avec un modeste total de 5 900. La France (2 800) en a délivré moins que la Hongrie (2 900).
Un tel “succès” ne peut reposer que sur des ambitions de départ particulièrement modestes. D’autant plus que l’année 2024 a enregistré une baisse annuelle de 12% du nombre de cartes bleues délivrées. En 2023 déjà, l’Allemagne avait délivré trois cartes bleues sur quatre. Ce programme semble avoir été conçu de manière relativement efficace pour répondre aux besoins des employeurs allemands — mais il est presque totalement ignoré dans les vingt-six autres États membres.
Depuis que l’Union européenne a commencé à durcir sa politique migratoire et d’asile, les responsables politiques ont toujours ajouté que le renforcement des frontières et l’accélération des expulsions des migrants en situation irrégulière devaient aller de pair avec des voies simplifiées permettant de travailler légalement en Europe. Pourtant, ce second pilier de la politique migratoire européenne s’est atrophié. Affaiblie économiquement et traversée par une insécurité culturelle, l’Europe avance péniblement vers un avenir proche avec moins de personnes pour travailler, créer, contribuer et soutenir son modèle social.
Conséquence directe – mais non souhaitée – de la grande bascule anti-migrants portée par von der Leyen, Brunner et l’essentiel des dirigeants européens : une Europe qui se replie au nom du contrôle. Quitte à scier la branche économique sur laquelle elle est assise.
La citation
“Je ne conseillerais pas à mes enfants d’aller aujourd’hui aux États-Unis, d’y étudier et d’y travailler, simplement parce qu’un certain climat social s’est soudainement développé.”
Friedrich Merz.
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Géopolitique
La guerre de la Russie atteint Moscou — L’Ukraine a lancé une attaque avec plus de 600 drones contre la Russie, dont plus de 100 ciblant la région de Moscou, portant la guerre de Vladimir Poutine dans la capitale, où au moins quatre personnes ont été tuées et plusieurs infrastructures ont été touchées. Les défenses aériennes autour de Moscou ont été percées en trois des quatre points névralgiques. La raffinerie de pétrole de Moscou a été frappée, ainsi qu’une usine de fabrication de puces électroniques. Les quatre aéroports de la capitale ont dû interrompre leurs opérations. “Nos réponses à la poursuite de la guerre par la Russie et à ses attaques contre nos villes et nos communautés sont entièrement justifiées”, a déclaré le président ukrainien Volodymyr Zelensky. “Cette fois, les sanctions ukrainiennes à longue portée ont atteint la région de Moscou, et nous disons clairement aux Russes : leur État doit mettre fin à la guerre.” L’attaque apparaît comme une représaille après que la Russie a lancé la semaine dernière plus de 1 400 missiles et drones contre l’Ukraine en seulement 24 heures, tuant au moins 24 personnes, à l’issue d’un cessez-le-feu accepté par Kyiv lors des commémorations du 9 mai.
Zelensky met en garde sur la Biélorussie — Le vendredi 15 mai, Volodymyr Zelensky a lancé un avertissement sur la tentative de la Russie d’impliquer la Biélorussie dans sa guerre, soit par une nouvelle opération en direction de Kyiv, soit par une attaque contre un pays de l’OTAN. “Nous continuons à documenter les tentatives de la Russie d’impliquer plus profondément la Biélorussie dans la guerre contre l’Ukraine. Nous savons que de nouveaux contacts ont eu lieu entre les Russes et Alexandre Loukachenko, visant à le persuader de se joindre à de nouvelles opérations agressives russes”, a expliqué Zelensky dans un message sur X. “La Russie envisage des plans pour des opérations au sud et au nord du territoire biélorusse — tant contre la direction Tchernihiv-Kyiv en Ukraine que contre l’un des pays de l’OTAN directement depuis le territoire biélorusse”, a ajouté le président ukrainien, soulignant être en possession de la “conversation entre la Russie et la Biélorussie”. “L’Ukraine se défendra sans aucun doute elle-même et son peuple si Alexandre Loukachenko prend la mauvaise décision et choisit de soutenir également cette intention russe”, a déclaré Zelensky, qui a donné l’ordre à l’armée de renforcer les défenses aux frontières avec la Biélorussie et de préparer un plan de réponse.
Poutine offre des passeports aux Moldaves — Le vendredi 9 mai, Volodymyr Zelensky a également condamné la décision de Vladimir Poutine de signer un décret facilitant l’octroi de la citoyenneté russe aux citoyens moldaves résidant dans la région séparatiste de Transnistrie, où est stationné un contingent militaire russe. “Non seulement la Russie cherche de cette façon de nouveaux soldats — car la citoyenneté implique également des obligations militaires — mais c’est aussi la façon qu’a la Russie de revendiquer le territoire de la Transnistrie”, a déclaré Zelensky. “Ils ont probablement besoin de plus de personnes à envoyer en guerre en Ukraine”, a déclaré la présidente moldave Maia Sandu, soulignant que le décret représente une menace à l’égard de la Moldavie.
La France s’engage sur la protection de l’Ukraine contre les missiles balistiques – “La France est prête à travailler sur l’anti-missile balistique. C’est une décision forte et un pas important”. L’annonce du président ukrainien Volodymyr Zelensky après un entretien samedi avec le président français est considérée comme une étape importante dans la protection de l’Ukraine contre les missiles balistiques tirés par la Russie. Le Mamba, un système de missiles surface-air développé par la France et l’Italie est le seul missile anti aérien européen avec un capacité anti balistique. Paris et Rome ont conjointement livré à l’Ukraine 3 systèmes de défense anti-aérienne SAMP/T, dénomination technique du Mamba, depuis 2023. Une batterie complète coûte entre 500 millions et un milliard d’euros. Aucune indication n’a été donnée par le président Ukrainien sur les engagements pris par Emmanuel Macron au cours de leur entretien mais les discussions ont porté sur “le renforcement de nos capacités à repousser les attaques russes dès maintenant”, a dit Zelensky.
L’UE et Trump
Le Pentagone annule sans motif l’envoi de 4 000 soldats en Pologne — La Pologne et ses alliés européens de l’OTAN ont été pris de court par la décision de l’administration Trump d’annuler l’envoi de 4 000 soldats américains dans le pays, sans aucune consultation préalable ni explication publique. La confirmation est venue lors d’une audition au Congrès du général américain Christopher LaNeve vendredi. Selon plusieurs médias américains, la décision a été prise de manière soudaine par le Pentagone. La brigade basée au Texas avait déjà commencé les préparatifs pour son transfert en Pologne. Le Premier ministre polonais Donald Tusk a déclaré avoir “reçu des assurances” que “ces décisions sont de nature logistique et n’affecteront pas directement les capacités de dissuasion et notre sécurité”.
Guerres commerciales
Parlement et Conseil à la recherche d’un accord sur Turnberry — Le Parlement européen et les gouvernements des États membres parviendront-ils à s’entendre sur la mise en œuvre de l’accord de Turnberry ? Un trilogue entre les négociateurs du Parlement européen, la présidence chypriote du Conseil et la Commission doit se tenir demain à Strasbourg sur le texte législatif prévoyant la suppression des droits de douane européens sur les importations américaines, comme prévu par l’accord conclu en juillet par Ursula von der Leyen avec Donald Trump. Un compromis a été trouvé la semaine dernière sur la clause de sauvegarde, qui permet à l’UE de réintroduire des droits de douane en cas d’afflux massif de produits américains. Les discussions se poursuivent sur la clause “sunset”, qui prévoit de mettre fin à l’accord de Turnberry en mars 2027. Mais la véritable pomme de discorde concerne la clause “sunrise” : le Parlement européen insiste pour que les droits de douane de l’UE ne soient supprimés que lorsque l’administration Trump aura respecté le plafond de droits de douane maximaux de 15% sur les produits européens. La Commission est également opposée à une autre demande du Parlement : mentionner la possibilité de recourir à l’instrument anti-coercition si Trump menaçait à nouveau l’UE ou ses États membres.
Migration
Le Conseil de l’Europe attaque l’indépendance de sa Cour — Giorgia Meloni et Mette Frederiksen peuvent revendiquer une victoire politique. Le vendredi 15 mai, les ministres des Affaires étrangères du Conseil de l’Europe ont approuvé par consensus à Chișinău une déclaration par laquelle les gouvernements entendent mettre la bride à l’indépendance de la Cour européenne des droits de l’homme. À leurs yeux, les juges de Strasbourg sont coupables de défendre avec un excès de zèle, à travers leurs arrêts, les droits des migrants et des demandeurs d’asile, entravant ainsi les politiques d’expulsions expéditives et d’externalisation vers des pays tiers, au motif qu’elles violent la Convention européenne des droits de l’homme. La déclaration vise à réinterpréter certains articles de la Convention afin d’orienter les décisions de la Cour, même si l’indépendance de celle-ci est (du moins formellement) reconnue. Meloni et Frederiksen avaient lancé ce processus d’ingérence dans l’indépendance de la justice internationale par une lettre le 22 mai 2025. Un an plus tard, le secrétaire général du Conseil de l’Europe, le Suisse Alain Berset, s’est félicité d’avoir trouvé “une position commune sur la façon dont le système devrait fonctionner au mieux, en particulier dans le contexte difficile de la migration”.
Expulsions, torture, centres de retour au cœur de la déclaration de Chișinău — Avec la déclaration de Chișinău, les gouvernements revendiquent le droit d’agir librement par rapport au système juridique construit autour du Conseil de l’Europe et de la Convention européenne des droits de l’homme, mais ils vont plus loin encore, déconseillant aux juges européens de traiter les affaires liées aux migrations au motif que les juridictions nationales sont mieux placées qu’eux pour prendre des décisions. Les autorités nationales sont “mieux placées qu’une cour internationale pour évaluer les besoins et conditions locaux”, peut-on lire dans le texte. “Les États parties ont le droit souverain indéniable de décider de l’entrée des ressortissants étrangers et de la contrôler.” Selon la déclaration, l’impossibilité d’expulser des individus condamnés ou même simplement accusés de crimes graves “peut entraîner des défis significatifs pour les États”. La définition de la torture est remise en question lorsqu’un migrant est expulsé vers un pays où il court des risques pour sa santé : des assurances diplomatiques suffisent. Il en va de même pour le respect de la vie privée et familiale. La déclaration vise également à légaliser la coopération avec des pays tiers pour intercepter des migrants en mer et à légitimer les “nouvelles approches” — dans le jargon de l’UE, l’expression en vogue est “solutions innovantes” — telles que l’externalisation des procédures d’asile vers des pays tiers ou les centres de déportation hors des frontières européennes.
Les ONG condamnent la déclaration de Chișinău, la Commission applaudit — “Cette déclaration représente une attaque directe contre la Convention européenne des droits de l’homme et l’autorité de sa Cour, l’un des systèmes de protection des droits humains les plus anciens et les plus importants au monde”, a déclaré Chiara Catelli de PICUM, l’une des nombreuses ONG qui ont condamné la déclaration de Chișinău. “Les gouvernements cherchent en fait à faire pression sur une Cour indépendante pour qu’elle affaiblisse les protections établies des droits humains afin de faciliter les expulsions, avec le risque de déporter des personnes vers des endroits où elles pourraient être soumises à la torture, à des traitements inhumains ou dégradants, ou où elles ne recevraient plus de soins médicaux vitaux”, a expliqué Catelli. La Commission von der Leyen, en revanche, a applaudi la déclaration de Chișinău, estimant que la Convention européenne des droits de l’homme “est un instrument vivant, qui doit être interprété à la lumière des réalités d’aujourd’hui pour rester applicable face aux nouveaux défis. Cela est en ligne avec les efforts de la Commission pour adopter de nouvelles approches de la gestion des migrations”.
Cela se passe aujourd’hui
Conseil Affaires étrangères (session Développement)
Parlement européen : session plénière à Strasbourg (débats sur la surcapacité de production dans le secteur de l’acier ; le plan pour la mer Baltique ; l’accès aux médicaments)
Commission : discours de la présidente von der Leyen à la European Round Table for Industry à Göteborg, en Suède
Commission : la commissaire Suica participe à la conférence des ministres de l’Intérieur du MED9
Parlement européen : réunion du Bureau
Banque centrale européenne : Christine Lagarde et Piero Cipollone participent à la réunion du G7 des ministres des Finances et des gouverneurs de banques centrales à Paris
Eurostat : demandes d’asile en février